Ce qu'on appelle les "lumieres"
A l’époque où des vaisseaux traversaient l’Atlantique avec des esclaves plein leurs cales, en Europe, on philosophait. Le XVIIIe siècle a vu naître un mouvement intellectuel salué pour son progressisme : la philosophie des Lumières... Mais où étaient ces chantres du « droit naturel » et de l’unité du genre humain, quand leurs contemporains réduisaient des dizaines de milliers d’Africains en esclavage et publiaient le Code noir ?
Des chercheurs se sont interrogés sur ce silence. Bien sûr, les Montesquieu, Rousseau et autres Diderot n’ont jamais plaidé en faveur de l’esclavage. Au contraire, Montesquieu en a publié une critique virulente dans son essai De l’esprit des lois. Mais, face à la réalité brutale de la traite négrière, que personne n’ignorait, ces penseurs se sont contentés de bricoler des concepts, hésitant à reconnaître au Noir une pleine humanité, une dignité et des droits...Ces philosophes n’étaient pas des intellectuels isolés dans leur tour d’ivoire. La traite transatlantique n’aurait pas duré quatre siècles si elle avait été jugée immorale, illégitime. Les intérêts commerciaux ne suffisaient pas : il fallait que la réduction des Noirs en esclavage soit vue comme acceptable. D’où le rôle des penseurs… En décortiquant les travaux de Montesquieu, Rousseau et Diderot, le philosophe Laurent Estève a montré comment ceux-ci ont pu, l’air de rien, contribuer à construire le racisme moderne, et justifier ainsi l’injustifiable.
Si Montesquieu décrie l’inhumanité de l’esclavage, il se réfère aussi à la « théorie des climats »,selon laquelle les qualités et les défauts d’un homme sont déterminés par son environnement… Exemple : la chaleur qui sévit sur le continent africain est tellement abrutissante qu’elle rend les hommes inévitablement paresseux. Et voilà construit, en un clin d’œil, un cliché persistant... et un grand classique du racisme, qui enferme les individus dans des caractéristiques prétendument « naturelles » ! Montesquieu en rajoute une couche : dans le cas de ces hommes paresseux, l’esclavage ne saurait être un crime, c’est plutôt un juste châtiment, voire un remède nécessaire…
Quand Rousseau disserte sur les inégalités et la violence sociale, il ne pense qu’aux Européens : ""pas un mot pour le Noir ferré aux Antilles". Silence aussi sur le Code noir, alors que le philosophe n’a pas été tendre, dans son Contrat social, avec l’idée même de l’esclavage. Serait-ce que, pour lui, le Noir n’est pas vraiment un homme ? D’un côté, le philosophe affirme que la couleur ou le caractère ne sont pas des critères pertinents pour juger l’humanité… Mais dit par ailleurs que les habitants de l’Afrique sont « aussi singuliers par leur caractère que par leur couleur ». Eh hop, revoilà le Noir enfermé dans une différence qui fait douter de son humanité !Avec Diderot, la traite des esclaves est enfin vue dans toute sa cruauté : elle est explicitement qualifiée de criminelle. L’écrivain établit l’unité du genre humain, qui force à reconnaître l’égalité entre les hommes, leur droit à la liberté. Et pourtant ... Au-delà des déclarations de principe, il n’hésite pas à en remettre une couche sur les « attributs naturels » du Noir, qu’il soit esclave ou « bon sauvage » : apte au travail (et pourtant, paresseux ... il faudrait savoir !), primaire, brutal, etc.
Pour les trois « éclairés », l’esclavage est donc inacceptable... mais pour les Noirs, c’est différent. Un raisonnement rendu possible par l’idée d’une infériorité naturelle, essentielle, du Nègre. Une idée qui court entre les lignes, récupérée au siècle suivant par des scientifiques décidés à prouver par des mesures physiques cette infériorité...Aujourd’hui, on ne semble plus en être là ; mais la tentation existe toujours de voir la différence comme radicale, indépassable. A l’époque où toute une civilisation se réclame de l’héritage philosophique des Lumières, quelles traces gardons-nous de cette vision de l’Autre ?
Article basé sur le livre Montesquieu, Rousseau, Diderot : du genre humain au bois d’ébène – Les silences du droit naturel, Laurent Estève, Ed. Unesco
Par: Marine Carlier Marc Cheb Sun
